vendredi 3 février 2017

Ce pouvoir a le génie de rater les occasions

Zoubida Assoul, ancienne magistrate et présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP) (qui tranche demain sa participation ou non aux législatives), qui s’est fait connaître en affrontant Madani Mezrag dans une TV privée, développe la vision de son jeune parti (elle refuse le qualificatif «microscopique») et défend la ligne de l’UCP face aux défis actuels. - La loi électorale semble, selon vous, favoriser un jeu fermé et mettre plusieurs obstacles aux formations politiques modestes. Comment comptez-vous continuer à activer politiquement dans ce contexte ? Il s’agit effectivement d’une loi qui est venue fermer le jeu politique et exclure les jeunes partis politiques qui n’ont pas les mêmes moyens que les autres partis. Ces jeunes partis comme le nôtre qui n’ont jamais eu de l’aide de l’Etat alors que le rôle de ce dernier, justement, est de promouvoir la démocratie et respecter un principe constitutionnel : l’égalité des chances. Or, aujourd’hui, on demande aux partis, qui ont déjà participé aux élections, d’avoir 4% des voix : c’est une difficulté en plus pour nous. Et même pour certains partis importants qui nouent des alliances aujourd’hui. Autre chose : la loi électorale comporte un important chapitre pénal, y compris contre les électeurs qui signent pour plusieurs candidats ou plusieurs listes à la fois. Cela peut décourager les électeurs. Ce texte devient un véritable code pénal alors que, déjà, l’Algérie souffre des records d’abstention. Je terminerai par le fichier électoral qui reste, jusqu’à présent, inaccessible aux citoyens et aux partis politiques. S’il y avait vraiment une volonté politique sincère, pourquoi alors avoir peur du citoyen, des partis, en les empêchant d’accéder à ce fichier électoral ? - Selon vous, il n’existe pas chez les autorités une volonté politique sincère pour améliorer la gouvernance en général ? Nous avons participé en tant que parti à toutes les consultations : avec le pouvoir lors des discussions sur la révision de la Constitution, avec l’opposition, avec tout le monde. Nous sommes un parti qui critique, mais qui propose aussi. Nous sommes une opposition constructive. Nous avons même proposé une Constitution du changement. Mais le pouvoir, qui est une classe dirigeante en manque de compétences, ne veut pas écouter. Nous savons, par exemple, qu’on ne peut réaliser ni la démocratie ni l’économie constructive si on ne modernise pas l’administration. Cela ne veut pas dire se contenter du passeport ou la carte d’identité biométriques comme on veut nous faire croire. La réforme que nous proposons est de répartir les pouvoirs d’une manière équitable et transparente entre les différentes sphères de l’administration locale jusqu’à l’administration centrale. J’ai eu le privilège de lire le rapport de la commission de réforme des structures et des missions de l’Etat (installée par le président Bouteflika en 2000, ndlr.), où on avait un catalogue complet des mesures à prendre pour la transparence et la responsabilisation des agents de l’Etat à tous les niveaux. Mais ce texte a été mis dans un tiroir ! - Face à un environnement hostile, comment un jeune parti comme l’Union pour le changement et le progrès arrive-t-il à activer sur le terrain ? Nous récoltons en tant que politiques les fruits des dérives des pouvoirs en place depuis l’Indépendance. On n’a fait appel au citoyen que pendant les rendez-vous électoraux, ces pouvoirs-là n’ayant jamais considéré l’Algérien comme acteur dans la gestion de la chose publique. C’est pour cela que nous remarquons, d’un côté, la démission du citoyen quand il s’agit de politique, et, d’un autre côté, le citoyen renvoie l’ascenseur aux politiques en disant que lui aussi il ne les reconnaît qu’à l’approche des élections pour voir ce qu’il va «gagner». Il y a quelque temps, nous avons reçu des gens venus nous dire : «on veut se présenter aux législatives avec votre ‘‘label’’ !» J’ai refusé net. Dans notre parti, nous avons toujours refusé de tricher et de suivre cette voie de la perversion de la politique. Ne peuvent se présenter au nom du parti que nos militants et nos adhérents. Notre deuxième défi reste notre visibilité qui est liée à nos activités sur le terrain et à notre présence dans les médias. Médias qui sont un important relais pour faire connaître les jeunes partis, les visions nouvelles et de nouveaux visages politiques. Mais ces derniers, heureusement pas tous, ne remplissent pas leur rôle. - Comme les autres partis d’opposition, vous avez des difficultés à accéder aux médias publics… Les médias publics doivent assurer un service public. Ils sont financés par le Trésor public et devraient être au service de tous les citoyens et de tous les partis politiques, sans aucune discrimination. Or, ces médias se considèrent comme étant des médias du pouvoir et non pas des médias publics. Il y a même une interprétation tendancieuse faite par certains décideurs aux niveaux local et central : par exemple, la station de l’ENTV de Constantine a refusé de couvrir une activité de notre parti dans cette ville au prétexte que «la télévision ne couvre que les partis représentés au Parlement. C’est une instruction verbale. Par téléphone». C’est ce qu’on m’a dit sur place ! Mais quelle est la base légale d’une telle «instruction verbale» ?! Aucune. Heureusement qu’il y a les télévisions et les journaux privés. Par ailleurs, et concernant nos activité partisanes, il faut rappeler que les articles 4 et 5 de la loi 89-28 relative aux réunions et manifestations publiques stipulent que l’organisateur d’une réunion publique doit informer les autorités trois jours à l’avance, et les autorités doivent, c’est la loi, délivrer immédiatement un récépissé. La loi ne parle pas d’autorisation ! Mais la réalité est tout autre : aujourd’hui, si vous voulez organiser une activité, vous devez présenter une demande en moins une semaine, sinon deux semaines à l’avance ! Ces délais, en plus, dépendent des wilayas où vous voulez organiser votre réunion. Cela veut dire que ce n’est pas la loi qui est appliquée. C’est selon ! Et, en plus, l’argument avancé par l’administration est qu’il leur faut du temps pour communiquer avec les services de sécurité qui doivent enquêter. Mais comment voulez-vous enquêter sur un parti agréé par le ministère de l’Intérieur ?! Dernier exemple : l’OREF a refusé de nous louer la salle Frantz Fanon (pour 100 000 dinars quand même) pour tenir notre conseil national (prévu demain le 4 février). Leur argument : on ne loue pas au parti ! Ils avancent : «Nous avons reçu des instructions». Est-ce un argument légal ? Malgré toutes ces difficultés, nous continuons à nous battre car nous savons que l’Algérien saura différencier entre les partis qui n’ont que des ambitions personnelles et ceux qui ont des projets, des visions pour ce pays. - Lors des récents événements de Béjaïa et dans d’autres régions, vous avez lancé un appel au calme sur les réseaux sociaux, mais vous avez aussi fait appel aux pouvoirs publics… J’ai dit que tous les Algériens ont le droit de critiquer l’action du gouvernement ou de dénoncer certains pouvoirs publics, mais aussi qu’ils ont le droit d’apporter des propositions. Dans ce même appel, j’ai appelé à éviter la manipulation car je sais que, quelque part, il y a eu de la manipulation de ce qu’ils disent aux Algériens : «si vous bougez, voilà ce qui vous attend, c’est la violence, etc.». On nous sort toujours l’argument de la stabilité. Je suis sûre que certaines parties au sein des pouvoirs publics veulent lier tout ce qui est dénonciation ou critique de la gouvernance à la violence. Or, l’ensemble des Algériens et l’ensemble des partis politiques sont contre la violence et la déstabilisation du pays. Oui, j’ai appelé les Algériens à dénoncer notamment la hausse des prix en ce début de crise parce que c’est une situation dont ils ne sont pas responsables. C’est le résultat des décisions prises par les pouvoirs publics sans aucune concertation avec nos experts algériens et les partis. On nous parle d’une nouvelle stratégie économique, mais, en réalité, ce n’est qu’un effet d’annonce. Car, quand on élabore une telle stratégie, il faudrait associer les experts, les partis politiques, le patronat, les syndicats... bref, tous les acteurs. En plus, est-il normal, dans la conjecture actuelle, de ne pas avoir un ministère de l’Economie ou du Plan ? Dites-moi qui gère l’économie en Algérie ? Nous n’avons même pas une feuille de route claire ! Notre appel se résume à : «Attention, il ne faut pas rater cette occasion !». Ce pouvoir a le génie de rater les occasions et c’est maintenant qu’il faut donner des signaux forts de changement de cap. Il faut communiquer avec les Algériens, ne pas faire le pompier d’urgence, il faut que la raison prenne le pas sur la démagogie. Il faut instaurer des règles de gouvernance transparentes, écouter et dialoguer avec tout le monde. Le pouvoir, aujourd’hui, est dans une situation délicate : ou bien il continue à faire la politique de l’autruche qui nous a menés au pied du mur, ou bien il devrait s’inscrire dans un sursaut national en faisant appel à toutes les compétences algériennes en son sein ou à l’extérieur du système ! - La parité entre Algériennes et Algériens a été constitutionnalisée lors de la dernière révision du Texte fondamental. Qu’en pensez-vous ? Nous avons 42,6% de femmes dans les rangs des magistrats (soit 3000 magistrates). Combien sont-elles chefs de cour, procureurs généraux ? Trois ou quatre chefs de cour (sur 38) et une seule femme Procureure générale. Combien avons-nous de présidentes de conseil d’administration dans le public ou le privé ? Combien de directrices de média ? Combien de femmes ministres dans des ministères de souveraineté ? Combien de femmes dans les directoires des partis ? Il est vrai que je suis avec la politique des quotas, mais comme phase transitoire. Maintenant, vu que la parité est constitutionnalisée, j’attends de voir la prochaine composition du gouvernement.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire