En 1992, feu le président Mohamed Boudiaf avait initié le projet d’un mémorial à Yakouren, en hommage à la wilaya III historique et pour la sauvegarde de la mémoire des colonels Amirouche et Mohand Oulhadj. Alors que tout laissait croire que le projet allait être réalisé après la finalisation de l’étude, l’obtention du permis de construire et le lancement de l’appel d’offres par le ministère des Moudjahidine, ce projet n’a jamais vu le jour. où est passé l’argent du projet ? Enquête. «Si nous venions à mourir, défendez nos mémoires.» Cette phrase de Didouche Mourad résonne encore dans le cœur de Meziane Djouzi, orphelin des deux parents, assassinés sous la torture par l’armée française en 1957, alors qu’il venait juste d’avoir 3 mois. Pupille de la nation, il fait partie de ces centaines d’enfants de la révolution qui n’ont jamais vu le visage de leurs parents. 60 ans après, Meziane pleure encore la senteur de sa mère dont il ignore l’odeur et le visage qu’il aurait aimé connaître. Originaire d’Ahmil, dans la commune de Yakouren, une région forestière de la daïra d’Azazga, dans la wilaya de Tizi Ouzou, Meziane, qui a aujourd’hui 60 ans, a fait du combat pour la sauvegarde de la mémoire une vocation. En 1993, alors que le terrorisme faisait rage dans sa région, il accepte d’être désigné comme président de la délégation exécutive communale de Yakouren (appellation de l’assemblée populaire communale à l’époque, ndlr), un poste qu’il avait déjà occupé en 1987 en tant qu’élu. Dès lors, Meziane avait pris en main un dossier d’une importance capitale pour le combat qu’il continue à mener presque seul, notamment après le décès de Tayeb Seddiki, colonel de l’ALN, en septembre 1999. A l’époque, Yakouren venait de bénéficier d’un projet historique et touristique très ambitieux, appelé complexe historique, décidé par feu le président Mohamed Boudiaf en 1992. L’objectif, selon Meziane Djouzi, étant de rendre hommage au bastion du pC de la wilaya III historique, aux colonels Amirouche et Mohand Oulhadj, et préserver ainsi l’histoire et la mémoire de cette région qui a tant donné pour que vive l’Algérie libre et indépendante. Ambitieux Il s’agit, selon Mahmoud Bouadi, l’architecte qui avait été chargé de sa conception, que nous avons rencontré à Azazga, de réaliser tout un pôle de développement de la région à travers ce projet. Etaient prévus une stèle, un musée, un hôtel avec toutes les commodités et un espace commercial pour encourager notamment la créativité et l’artisanat. «Selon ma conception, le musée devait être doté d’une bibliothèque et d’une salle de projection et de spectacle en forme d’un auditoire pour accueillir des ateliers, des rencontres et des conférences autour de l’histoire. Il devait être conçu pour accueillir le grand public, mais il était destiné plus particulièrement aux écoliers, aux universitaires et aux chercheurs. L’hôtel et l’espace commercial allaient être embellis par une stèle en forme de triangle couvert de vitrage, une manière de voir à travers l’histoire. C’était un projet ambitieux qui devait dynamiser toute une région restée pauvre jusqu’à aujourd’hui», regrette Mahmoud Bouadi. Le projet devait être érigé sur la partie droite de la route nationale N°12 reliant Azazga à Béjaïa, au lieudit Tagma, à 8 km du chef-lieu de Yakouren. M. Bouadi confie qu’une station-service, ainsi que d’autres projets étaient aussi prévus sur la partie gauche de cette parcelle de terrain presque déserte aujourd’hui. Le lieu choisi n’était pas fortuit, car Tagma se trouve à quelques kilomètres seulement du PC de la wilaya III et c’est le lieu où les colons avaient construit un centre de détention décrit par M. Djouzi comme le point du non-retour. C’est d’ailleurs là où son père a été assassiné. Pour les habitants, ce projet allait devenir le lieu de pèlerinage de l’histoire de la Révolution algérienne et allait changer le visage de leur région. Référence «Au début, il fallait trouver un endroit pour bâtir ce projet. J’ai réussi à convaincre des particuliers de nous céder leurs terrains familiaux. La superficie que nous avons dégagée était de près de 10 000 m2», explique M. Djouzi, rencontré à Tagma. Sur arrêté du wali de Tizi Ouzou, portant la référence 112/DD/SOD/95, la parcelle de terrain a été cédée en 1995 au ministère des Moudjahidine. A l’époque, le bureau d’étude dirigé par Mahmoud Bouadi avait déjà achevé l’étude et la conception du mémorial. M. Bouadi dit avoir oublié le montant exact du projet, mais rappelle qu’il était important (Mahmoud Bouadi avait fermé son bureau d’étude vers les années 2000 afin de se consacrer à d’autres tâches, ndlr) ; certains parlent de plus «d’une dizaine de milliards de dinars». Quant à la conception, elle aurait coûté «entre 1,8 à 2 millions de dinars». Selon les documents contenus dans ce dossier, dont El Watan Week-end détient une copie, le ministère des Moudjahidine avait formulé une demande pour l’obtention du permis de construire le 15 janvier 1996. Ce dernier, portant le numéro 59/Duc/Su, lui a été délivré par arrêté du wali durant la même année. Un appel d’offres à la concurrence, puis un deuxième portant le numéro 02/96 ont même été lancés et publiés par le ministère des Moudjahidine. Mieux, la première pierre a été posée en 1992 par le Premier ministre de l’époque, Sid Ahmed Ghozali, en présence d’une importante délégation qui avait fait le déplacement à Tagma. Tout laissait penser que le mémorial allait être réalisé. Meziane Djouzi parle d’une méga fête qui a été organisée ce jour-là en l’honneur du Premier ministre et ses invités. Mais depuis la publication de l’appel d’offres, silence radio, aucune trace du projet. «Les autorités ont pris la décision de concrétiser le projet au chef-lieu de la wilaya et non à Tagma», confie M. Boudia. Musée du Moudjahid En réalité, avant d’interviewer le concepteur du projet, personne ne connaissait réellement le sort réservé au mémorial, ou, du moins, c’est ce qui nous a été déclaré par les différents responsables que nous avons rencontrés. A Azazga, l’actuel président de l’Assemblée populaire communale de Yakouren, Mohamed Si Tayeb en l’occurrence, qui est à son premier mandat, dit pour sa part «tout ignorer de l’existence du projet du mémorial». Sur le dossier technique que ses services peuvent détenir, le maire de Yakouren nous avait donné la même réponse. «Alors que tout était fin prêt, que ce soit sur les plans financier, technique et administratif, je me demande où est passé le projet du mémorial ? Et pourquoi n’a-t-il pas encore été réalisé jusqu’à aujourd’hui ?», s’interroge Meziane Djouzi. Afin d’avoir de plus amples éclaircissements sur la question, nous nous sommes rendus à la direction des Moudjahidine de la wilaya de Tizi Ouzou sise en ville. Sur le mur jouxtant le bureau du secrétariat du directeur, le portrait de Abane Ramdane porte toujours la même date officielle de son assassinat (1958 au lieu de 1957). Ayant été reçus par le directeur, M. Souici, ce dernier affirme lui aussi «ne pas connaître le dossier». Le chef de cabinet du ministère des Moudjahidine, que nous avons contacté pour nous livrer la version de la tutelle, n’a, jusqu’à présent, pas répondu à nos questions. Seul Mahmoud Bouadi semble avoir la réponse quant au sort réservé au mémorial du PC de la wilaya III historique. «J’ai été contacté au début des années 2000 par le Directeur de l’urbanisme, de la construction et de l’habitat de la wilaya de Tizi Ouzou (Duch) me demandant de lui transmettre le projet du musée. Je pensais que le projet allait être relancé, mais il m’a confié que les autorités avaient pris à l’époque la décision de le délocaliser au chef-lieu de la wilaya, se souvient Mahmoud Bouadi. En fait, ce qui s’est passé, c’est que les autorités ont compartimenté le projet. Le DUCH m’avait expliqué qu’il allait garder seulement le musée et la stèle, mais il n’a même pas sauvegardé la conception qu’il a léguée à un autre architecte. Si vous voulez tout savoir, le mémorial a été résumé en le musée régional du Moudjahid qui a été réalisé quelques années plus tard à Medouha, dans la ville de Tizi Ouzou.» Pour Mahmoud Bouadi, le projet du mémorial de Tagma est considéré comme «un dossier clos pour les autorités». Meziane Djouzi, lui, y tient toujours et demande à l’Etat de le relancer et de le concrétiser comme prévu à Tagma afin de préserver l’histoire du PC de la wilaya III historique et garder ainsi la mémoire de la région. D’ailleurs, c’est ce qu’il a toujours fait. Etant le seul à avoir gardé une copie du dossier, Meziane Djouzi n’a jamais raté une occasion de revendiquer la reprise du projet là où il se trouve en tant que maire ou membre de l’APW de Tizi Ouzou. Il a adressé à plusieurs reprises des correspondances au président de la République, aux différents ministres qui se sont succédé au ministère des moudjahidine et aux différents walis de Tizi Ouzou. Il a tapé à toutes les portes, en vain. Amoureux de l’histoire du pays, des gloires de nos valeureux martyrs qu’il considère comme sa famille, Meziane vit encore avec ses blessures et résiste malgré tout aux affres du passé. «Un peuple sans mémoire et sans histoire est un peuple sans avenir, et c’est la raison pour laquelle je me battrai encore et encore jusqu’à la réalisation de ce projet», conclut Meziane Djoudi. Mais, malgré son enthousiasme, il semble que le projet du mémorial n’est même pas dans les priorités de l’administration locale et de l’Etat qui l’ont carrément mis de côté.
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