mercredi 31 mai 2017

Dérive médiatique

S’il y a un danger qui guette n’importe quel citoyen, c’est de se voir un jour, pour un oui ou pour un non, jeté en pâture à l’opinion publique par une information livrée par un média qui n’a pas pris le soin d’observer les règles déontologiques les plus élémentaires. La première d’entre elles est le respect de la vie privée dans laquelle, et cela est dit dans la loi, nul ne peut s’immiscer sans le consentement de l’auteur. La seconde a trait à la présomption d’innocence, également évoquée par la loi qui laisse le soin au seul juge, après l’achèvement des procédures légales, de se prononcer sur un éventuel délit. Dans l’affaire du ministre du Tourisme limogé deux jours après sa nomination, une télé privée de large audience a choisi uniquement de mettre en relief ses antécédents de justice, dont la véracité est apparue sujette à caution suite aux déclarations de la victime, de son entourage et de son parti. Le média n’a pas pris soin d’aller au-delà de l’information livrée par la Présidence, de la recouper par un travail rédactionnel poussé, au minimum de la mettre au conditionnel. Il a fait une sorte de procès à charge, sans s’interroger sur les motivations, encore moins sur les manquements de l’institution présidentielle – et des autres en matière d’habilitation des candidatures aux postes ministériels. Quels sont les dessous de cette affaire de nomination et d’éviction du ministre du Tourisme ? On le saura un jour, mais pour l’heure, on retiendra cet enième lynchage médiatitique d’un commis de l’Etat sans que des autorités réagissent, certainement parce qu’elles y trouvent leur compte et que cela permet la neutralisation des opposants et des détracteurs par le climat de peur ainsi créé. Les personnalités du pouvoir ou qui gravitent autour ne sont jamais citées par les médias aux ordres ou complaisants, par exemple ceux récemment impliqués dans des scandales des comptes offshore (les Panama Papers) à l’image de Bouchouareb et de Sellal. Par contre, l’homme d’affaires Issad Rebrab a été malmené, tout comme le fut Ali Benflis lors de la campagne pour la présidentielle de 2014. La connivence entre les puissants et les médias n’est pas une chose nouvelle : si elle est la règle dans le système du parti unique, elle ne disparaît avec le multipartisme que lorsque les libertés démocratiques sont préservées. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui dans le pays où, circonstance aggravante, du fait de la crise économique, les médias sont particulièrement fragilisés et conduits à se tourner vers les puissants du moment pour garantir leur survie. Ceux-ci en font une arme de chantage, leur arme absolue réside dans la distribution de la manne publicitaire. Les médias qui doivent leur survie à la publicité ANEP sont légion, forcément cela émousse leur esprit critique. Pour les télés privées, se rapprocher des cercles du pouvoir est la garantie non seulement d’une manne publicitaire conséquente mais également d’une pérennité dans la diffusion, celle-ci étant soumise à une autorisation et au contrôle administratif. Certains médias ont fini par perdre leur âme devenant carrément des dangers publics. L’Autorité de régulation de l’audiovisuel gagnerait à inscrire dans son champs d’intervention les atteintes aux personnes créées par un manquement aux règles déontologiques. Si elle ne joue pas ce rôle, la dérive prendra des proportions gravissimes au fur et à mesure que l’Algérie entre dans la crise sociale, économique et politique. Et elle est en train de s’y enfoncer à vive allure. Les règlements de comptes, par médias interposés, deviendront la règle.

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