Avec la construction, en un temps record, d’une grande et fastidieuse mosquée dans un quartier assez huppé de la capitale, pour un montant de pas moins de 900 millions de dinars payé par des hommes d’affaires, des entrepreneurs et de nombreux donateurs anonymes, et son inauguration en grande pompe par le président de la République, la zaouïa Al Kadiria a créé la surprise et suscité des interrogations sur la relation entre les confréries religieuses et la politique. Pendant des siècles, les zaouïas étaient au centre même du pouvoir et toute décision passait inévitablement par une validation de l’autorité religieuse, qui assumait souvent la fonction de chef militaire et celles du politique et du religieux. Durant les premières années de la colonisation, ce sont justement les chefs des tribus, qui étaient également chefs militaires et de zaouïas, qui ont mené les plus grandes révoltes armées, comme ce fut le cas avec cheikh Aheddad, cheikh Al Mokrani, Bouamama ou encore l’Emir Abdelkader. Mais ces confréries n’ont pas adhéré au déclenchement de la Guerre de libération, en raison d’un de leurs principes qui les oblige à «obéir à l’autorité et à s’éloigner de la politique». Une position qu’elles paieront cher après l’indépendance. Aussi bien Ahmed Ben Bella que son successeur Houari Boumediène ont interdit aux zaouïas toute activité, y compris religieuse, et les ont totalement marginalisées. Boumediène ira jusqu’à interdire aux dirigeants de ces confréries tout déplacement à l’étranger, ou d’avoir des contacts avec une quelconque partie à l’extérieur du pays. Durant les années 1980, le regard porté sur les confréries a légèrement évolué en raison des relations qu’entretenait le président Chadli Bendjedid avec certaines zaouïas. Mais celles-ci vont connaître le pire durant les années 1990. Accusées par l’Association des Oulémas, leur «ennemie jurée», de paganisme et de charlatanisme, elles sont la cible de violentes critiques, puis d’attaques terroristes commises par les groupes islamistes armés. Bon nombre d’entre elles, se trouvant en majorité en zones montagneuses et isolées, sont saccagées et leurs locataires poussés à l’exode. C’est avec le président Bouteflika que les confréries vont renaître de leurs cendres, pour contrecarrer l’islam politique radical à l’origine des dix années de braise vécues par les Algériens et réhabiliter par la même occasion cet islam maghrébin traditionnel connu pour être tolérant et ouvert sur le monde. Enfant de zaouïa et adepte de soufisme, Bouteflika va sponsoriser les confréries, en contrepartie d’une allégeance, tout au long de ses quatre mandats, pour asseoir son pouvoir. De nombreuses zaouïas recevront des enveloppes financières importantes et bénéficieront d’opérations de réhabilitation et de reconstruction de certains de leurs monuments saccagés ou altérés par le temps. Beaucoup d’entreprises vont suivre, en accordant des aides financières aux zaouïas. Des centaines de milliards ont été déboursés pour étendre et entretenir les réseaux et les ramifications des confréries désormais mises au service du pouvoir politique. Chacune des campagnes électorales présidentielles était marquée par des visites en grande pompe aux chouyoukh des zaouïas, qui deviennent de plus en plus influentes, à l’image de la Tidjania, la Belkadia, Erahmania, El Hamel, de la zaouïa de Sidi Belekbir au sud du pays... Les regroupements de ces confréries sont devenus de véritables exhibitions de force en raison du nombre important d’adeptes qu’ils drainent. Pour Bouteflika et ses hommes, les confréries représentent une masse électorale appréciable, d’autant que le phénomène du soufisme s’est bien répandu et ses adeptes viennent de toutes les couches de la société sans distinction de statut. Des docteurs en médecine, des sportifs, des professeurs à l’université, des officiers supérieurs de l’Anp, des cadres dirigeants de grandes entreprises ont adopté cette forme de spiritualité, qu’il est difficile à expliquer, si ce n’est par le mysticisme qui caractérise une bonne partie de la société algérienne. Très discrets au début, de nombreux hommes politiques, comme l’ancien ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Belkhadem, l’ex-Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, ou encore de grands responsables des services de sécurité, ne se gênent plus pour se rendre dans les zaouïas à la recherche d’une éventuelle «baraka» qui leur assurera la promotion. De plus en plus, la connivence entre les hommes politiques et les chouyoukh des zaouïas apparaît au grand jour. Certaines confréries vont servir de tribune à l’ancien ministre de l’Energie Chakib Khelil pour se blanchir des faits de corruption qui lui sont reprochés et à cause desquels il a quitté son poste. Le président d’une association de zaouïas est même nommé conseiller à la Présidence, avant d’être poursuivi dans une grande affaire de corruption. Mais, il faut reconnaître que parmi les confréries, certaines ont refusé de servir d’espace politique aux hommes du pouvoir. A quelques mois de l’élection présidentielle de 2019, quelques zaouïas viennent d’appeler Bouteflika à briguer un 5e mandat, suscitant le grincement des dents de nombreuses autres confréries qui veulent rester, en tant que centres de spiritualité, loin de la compromission politique. Il faut dire que la dernière sortie du Président à l’occasion de l’inauguration de la mosquée de la zaouïa El Kadiria, à Alger, a été ressentie comme une douche froide pour bon nombre de chouyoukh, en raison de l’état de santé assez dégradé du chef de l’Etat. Au fond, bon nombre d’entre eux ne croient pas à un 5e mandat et ils le disent à voix basse. Le témoignage, même très confidentiel, vaut son pesant d’or. Surtout quand on sait le rôle qu’ils ont dans le soutien de Bouteflika depuis 1999.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire